samedi 22 mars 2014

12 YEARS A SLAVE (Critique)


«Reine maudite, venue au monde dans les champs, un ange parmi les nègres... Et dieu me l'a offerte à moi!» 


Twelve years a slave est un drame historique de Steve McQueen (II), tiré du roman éponyme de Solomon Northup et sorti en salle le 22 janvier 2014. Il reçu à juste titre le golden globe du meilleur film dramatique, et la bagatelle de trois oscars : meilleur film, meilleur scénario adapté et meilleur second rôle féminin pour Lupita Nyong'o.

SYNOPSIS

Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) est un homme libre. Il vit une vie paisible avec sa femme et ses deux jeunes enfants dans un pavillon de l'état de New york. 
Cependant, il ne fait pas bon d'être noir à quelques années de la guerre de sécession. Son existence s'écroule lorsque deux hommes du spectacle le dupent, et le vendent ivre mort comme esclave pour les plantations sudistes. Il se battra pendant les 12 années suivantes pour survivre et conserver sa dignité, 12 ans à passer de mains en mains et d'humiliations en brimades, 12 ans pendant lesquels la vie du malheureux Solomon est jetée dans une épouvantable parenthèse...


CRITIQUE

Une fresque réaliste et cruelle sur l'inhumanité de l'esclavagisme

Le drame aux nombreux oscars est parfois dur, sans tomber dans l'insoutenable. Steve McQueen deuxième du nom a su trouver le ton juste, avec quelques moments de volupté innocente rapidement ramenés à l'ordre par la cruelle réalité de l'Amérique esclavagiste.

Un exemple de scène peu agréable ? Le personnage principal de l'intrigue s'accrochant à la vie, le cou glissé dans un nœud de pendu, et les pieds qui effleurent juste assez la boue pour le maintenir en vie. Vous visualisez ? Et maintenant imaginez cela pendant trois longues minutes en plan large, avec tous les autres protagonistes vacants à leurs activités journalières.

La détresse psychologique des asservis est très bien rendue, notamment par le thème récurrent des enfants : la plupart des malheureux ont été séparés de force de leur progéniture.

De nombreux films traitant de l'exploitation de l'homme par l'homme étant sorti dernièrement, j'essayerai ici de le situer parmi ses "concurrents".
L'oeuvre est indéniablement plus profonde dans son traitement du sujet que le superficiel Le Majordome (malgré une admirable performance de Forest Whitaker).
Case départ est, je trouve, une bonne comédie. Mais elle passe aujourd'hui pour une parodie de 12 years a slave.

Et enfin, comment ne pas évoquer l'épique Django de Quentin Tarantino ? La comparaison serait vaine. Les deux films réussissent d'une main de maître à retranscrire toute l'atrocité de cette sombre époque, chacun à leur manière.




Des esclaves profondément malheureux, aux réactions très différentes.

On assiste à la déchéance de Solomon. Autrefois homme libre et fier, il perd avec les années le peu de dignité qu'il était parvenu à conserver, en étant contraint d'agir contre son gré et de réaliser des "pêchés" qui, d'après lui, lui fermeront les portes du paradis. Les maîtres lui accordant un minimum d'estime finissent tout de même par le vendre au plus offrant.
Solomon, après ses douze éprouvantes années, n'est plus que l'ombre de lui-même.
Son instinct de survie le pousse parfois à se résigner et à jouer le "bon nègre", autant qu'il désobéi et n'abandonne pas l'espoir de recouvrer sa liberté.

Il est dur de dégager une tendance générale de l'état d'esprit des enclavés. 
Certains sont résignés et évitent absolument tout ce qui pourrait contrarier ne serait-ce que d'un poil l'humeur des maîtres blancs. D'autres conservent un esprit combatif, c'est à dire qu'ils préfèrent mourir debout que vivre à genoux.
Une jeune mère à qui l'on arracha ses enfants pleura de longs jours durant.
Un profil passionnant est celui de Patsey (Lupita Nyong'o). Cette jeune femme se tue à la tache, et remporte haut la main le concours quotidien de livres de coton cueillis (le double de ses co-détenus masculins). Malheureusement pour elle, Patsey est la petite préférée du tortionnaire Edwin Epps ( incarné par Michael Fassbender), ce qui lui vaudra de multiples ennuis, allant du viol aux coups de fouet les plus violents... Elle est à bout, et demande à Solomon de la noyer dans le marais. Bien qu’extrêmement courageuse, elle ne supporte plus ces sanctions infamantes et brutales...

En tout état de cause, tous gardent l'espoir d'être enfin libérés du joug tyrannique de l'homme blanc: «Il viendra une heure où le seigneur nous vengera tous». 
Et la guerre de sécession toute proche changera (en partie) la donne pour les opprimés.



Le film est parsemé d'une brutale cruauté

Des tortionnaires qui "broient du noir" , et pas seulement de manière imagée...

Alors là, chapeau bas au réalisateur ! Je dois dire que c'est cet élément qui est parvenu à me convaincre que Twelve years a slave est un véritable chef-d'oeuvre. 
Diaboliser tous les blancs par un film manichéen aurait été un écueil inexcusable. Au contraire, le film semble montrer la part de démon en chaque homme, autant que le côté sensible et compréhensif. Les blancs laissent paraître de véritables états d'âmes, et aucun ne paraît véritablement heureux en menant cette vie de mauvais.

Je m'explique : bien qu'un noir éduqué comme Solomon les intrigue, ils ne peuvent sans atteindre leur fierté accepter la moindre lueur d'intelligence émanant d'une de leur "tête de bétail". Et cela donne des situations assez exquises, dans lesquelles ils essaient de cacher leur surprise et leur admiration de manière assez maladroite pour les garder en leur pouvoir.
Ils sont d'ailleurs plus ou moins empathiques envers les maux des esclaves, et cela crée de nombreux malaises parmi les maîtres, qui essaient toujours de trouver un équilibre entre l'inspiration d'une crainte bestiale et le bénéfice d'une confiance bienveillante aux hommes de couleur.

On sent d'ailleurs la montée de la contestation de l'esclavagisme, avec l'excellent Bass (Brad Pitt), un abolitionniste canadien aux airs de mormon, qui jouera un rôle important à la fin du film.
Armsby (incarné par Garrett Dillahunt) est un ancien contremaître, et aujourd'hui un simple ouvrier blanc qui dit ne valoir pas mieux que ses compagnons esclaves. Il dira d'ailleurs qu'il a quitté son ancien métier pour sombrer dans le whisky car :«Aucun homme qui a une conscience ne peut donner le fouet à un autre être humain jour après jour sans en souffrir un peu lui-même» !

Alors, on est pas plus beau comme ça ?

Des dialogues constructifs, mais peu crédibles

J'ai beaucoup aimé les dialogues de Twelve years a slave. Ils sont particulièrement soignés et riches de sens, et toute situation est occasion à un débat philosophico-sociétal sur la légitimité ou non de l'esclavagisme.
Pourtant, cela contraste trop à mon goût avec le réalisme dont le film fait preuve sur tout les autres aspects: des esclaves ne sachant ni lire ni écrire utilisent des termes complexes et littéraires. Edwin Epps, guère plus éclairé, improvise la petite poésie tout en haut de l'article, et maîtres et esclaves débattent ouvertement de la légitimité d'obéir aux ordres...Tout cela manque de crédibilité.
Le film est rythmé par des sermons bibliques bien choisis, et des chants gospels rappelant un peu l'univers de O'Brother (Dossier en approche !).
La fin quant à elle, m'a quelque peu déçu. En effet, le happy-ending s'imposait, pour la cohérence avec l'oeuvre littéraire. Mais un aspect me dérange: elle tranche trop avec le reste de la réalisation par son aspect mielleux , loin de la fougue sans compromis des cent-dix autres minutes.




Bonus : le rôle expiatoire de la peine et autres joyeusetés 

En tant que fier étudiant arrivant au terme de sa licence de droit, je me devais de vous donner quelques clés d'interprétation quant au pourquoi du comment des châtiments infligés aux esclaves en punition de leurs infractions. Je n'en fait en aucun cas l'apologie, j'essaie juste d'apporter un point de vue juridique objectif.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser de prime abord, elles poursuivent de multiples finalités :

  1. L'expiation des pêchés : Pour rester en bon terme avec le tout puissant, l'esclave doit se repentir sous les coups de fouets d'avoir pêché, et prier pour sa rédemption.
  2. La prévention : Le châtiment a un but préventif. D'après Sénèque « L’homme prudent ne punit pas parce qu’il y a une faute, mais pour qu’il n’y ait plus de faute ».
  3. Le maintien de l'ordre : la répression publique du crime assure la paix publique. Il faut qu’elle soit éclatante et que l’exécution suive rapidement la sentence, sinon elle devient plus terrible qu’exemplaire ! En l'espèce, pour maintenir l'ordre, les blancs utilisent le fouet pour les "mater" comme des animaux, et la potence pour les plus dangereux...En tout cas, cela supprime tout risque de récidive !
  4. Le caractère infamant de la peine: C'est, je pense, l'aspect le plus important des peines barbares infligées aux esclaves. Le fouet marque à vie, autrement dit même s'ils gagnent leur liberté, ils resteront des esclaves aux yeux des tiers (c'est l'image d'un casier judiciaire imprimé sur la peau, comme l'on coupait les oreilles des délinquants pour les juger plus sévèrement en cas de récidive).
  5. La pendaison est universellement une peine de vilain (comprenez paysan). Elle est considérée comme le châtiment le plus infamant pour la famille et pour le pendu. Cela explique le choix de ce mode de mise à mort, qui inspire une peur plus grande encore que la mort elle-même, celle de l'anéantissement de tout honneur.


Le fameux livre adapté par M. McQueen.

CONCLUSION

Twelve years a slave est une fresque réaliste et cruelle sur l'inhumanité de l'esclavagisme.
Elle évite l'écueil fatal qui aurait été de lisser les personnages pour les rendre manichéens. Au contraire, S.McQueen signe d'une main de maître une oeuvre bouleversante et juste, qui interroge et déstabilise sans rendre le spectateur esclave d'un quelconque jugement. Du grand cinéma, et un succès aux Oscars amplement mérité.

4.5/5


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